Corajoud le jardinier des quais

Publié le 2 Mai 2009

Au lendemain de la fin du chantier, le paysagiste Michel Corajoud, artisan de la réhabilitation des quais, ne cache pas sa satisfaction
Hier, les premiers randonneurs du parc Saint-Michel s'en sont donné à coeur joie et en famille. (Photo Philippe Taris)
Hier, les premiers randonneurs du parc Saint-Michel s'en sont donné à coeur joie et en famille. (Photo Philippe Taris)

Il y a huit ans, quand le paysagiste Michel Corajoud a annoncé qu'il allait « jardiner les quais », après avoir gagné le concours ouvert par la Communauté urbaine (1), une bonne partie de Bordeaux l'a pris pour un fou. Aujourd'hui, la rénovation des quais est plébiscitée et les berges de la rive gauche sont devenues l'un des espaces publics les plus prisés de la ville. Alors que l'ouverture au public du parc Saint-Michel, hier, a ponctué le terme de cet immense chantier, Michel Corajoud fait le bilan. Ce projet a marqué la ville mais aussi son concepteur.

« Sud Ouest ».

D'où vous est venue cette idée de jardiner les quais, accueillie avec un certain scepticisme au début ?

Michel Corajoud. Le programme était basé sur l'idée que le port était désaffecté et que son espace devait être transformé. J'ai pensé que l'apport de végétation permettrait de passer d'un espace portuaire minéral à quelque chose d'aménagé pour recevoir du public. Les quais de Bordeaux ont aussi besoin d'ombre car il y fait très chaud l'été. L'espace des quais, dénudé sur 40 hectares, est une sorte de vide sidérant. Il fallait le tempérer, lui donner une aménité. Jardiner les quais, c'était régler climatiquement la question de l'accueil des gens sur place. Alors, c'est vrai, certaines personnes ont dit qu'un port devait rester minéral, et ne pas être planté. Quand on a fait le concours, on avait vu sur les quais un tag « des arbres ». En plus, j'ai retrouvé dans des documents historiques qu'il y a eu plusieurs tentatives de plantation au cours des siècles. Elles n'ont jamais réussi. Mon équipe et moi savions qu'on pouvait perdre le concours avec une idée pareille, mais on voulait aller au bout. Les arbres ont contribué à rendre ce lieu plus agréable. Aujourd'hui, on note que ce projet a ceci d'exceptionnel qu'il n'a pas rencontré d'opposition. Il y a une sorte d'unanimité et les Bordelais ont adopté les lieux.

Le projet a-t-il beaucoup évolué durant les huit ans du chantier ?

Non, presque pas. La réalisation d'aujourd'hui reste assez fidèle. Comme il y a eu une sorte de consensus, avec très peu de réserves, le projet a avancé sans remise en cause. Il y a juste eu quelques améliorations mineures.

Vous attendiez-vous à un tel succès du miroir d'eau ?

Bien sûr ! Dans notre esprit, il devait refléter le bâtiment de la Bourse, mais il devait aussi participer de la tempérance que nous voulions apporter sur les quais. De la même manière que les arbres apportent de l'ombre, le miroir d'eau amène de la fraîcheur. Le brouillard mécanique a la même fonction. On savait que cette pellicule d'eau allait inciter tout le monde à jouer avec. Ce qu'on n'avait peut-être pas imaginé, c'est l'ampleur de la fréquentation du miroir d'eau. Il est devenu un élément de monumentalité considérable, des photos du miroir circulent dans le monde entier, tous les gens qui viennent à Bordeaux veulent le voir.

Comment avez-vous travaillé avec les trois présidents successifs de la Communauté urbaine ?

Je n'ai eu que les directives de Monsieur Juppé. Les autres présidents, je pense, n'ont pas jugé utile d'intervenir. Alain Rousset, puis Vincent Feltesse ont assuré une continuité de financement, mais les initiatives données par Juppé n'ont pas été modifiées. Lorsque Juppé était président de la CUB, il y avait régulièrement des comités de pilotage, mais après son départ il n'y en a plus eu. Les autres présidents n'ont pas démenti les orientations initiales. Il devait donc y avoir un accord sur le fait de continuer le travail tel que défini au départ. C'est le formidable de cette histoire. Quand Juppé est parti, tout était lancé correctement.

En voyant le résultat aujourd'hui, de quoi êtes-vous le plus fier ?

Je ne sais pas. Ce qui est important, c'est que les Bordelais ont retrouvé ce cadre magnifique, qui était infréquentable. J'ai contribué à cela. En matière de projet urbain, je n'ai pas eu de projet d'une telle importance. J'ai eu un très bon maître d'ouvrage, avec un chef de projet, Thierry Guichard, qui a toujours défendu le projet au nom de la CUB. J'ai passé huit ans sur ce travail, il est maintenant terminé. Cela me rend d'ailleurs un peu triste, comme à chaque fois qu'on doit achever un projet. C'est le blues du concepteur !

Certains regrettent l'absence de traces du passé portuaire.

Vous le comprenez ?

Il y a des traces, mais elles sont discrètes. Les gens n'observent pas assez bien. Le garde-corps au bord de la Garonne, il est fixé dans un rail. Eh bien ce rail, c'est celui des anciennes grues, auquel nous n'avons pas touché. Tous les pavés qui ont été posés sont les anciens pavés du port. Enfin, nous avons aussi conservé toutes les bites d'amarrage. Dans notre esprit, les bateaux doivent pouvoir continuer à s'amarrer dans le port. Ceux qui savent regarder peuvent trouver les traces de l'ancien port.

(1) Grand prix d'architecture en 2003, le Savoyard Michel Corajoud a gagné le concours de la réhabilitation des quais en 2001. Le chantier a été conduit en collaboration avec la bordelaise Annouck Debarre.

Auteur : Propos recueillis par Denis Lherm
d.lherm@sudouest.com

Rédigé par jean

Publié dans #La ville

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