D'Yves-Farge aux Terres Neuves Au Café de l'architecture
Publié le 20 Avril 2009
La rue des Terres Neuves à Bègles ne figure encore ni sur les plans de l'agglomération, ni sur Mapy. Et ça embête bien Patrick Pradens, le patron de Entre Terre et Mer, l'unique restaurant de ce territoire encore emprisonné il y a trois ans derrière l'enceinte grise des magasins militaires de l'ECMM, le long du boulevard Bosc. « On a mis un moment pour se faire connaître. On a des gens maintenant qui viennent de Bordeaux. On travaille avec les élèves infirmières et les gens des sociétés qui se sont installées ici. Mais on n'est pas facile à trouver ! » regrette le restaurateur. Car si la cité Yves Farge était bien connue, pour le meilleur et le pire dans l'agglomération, le quartier des Terres Neuves qui naît de sa mutation, ne doit encore sa notoriété qu'à une station de tram, tout au bout de la ligne C.
Entre deux
Les deux premières « déconstructions » des quatre tours de la cité Yves Farge ont eu lieu le 15 avril 2007, une fois leurs habitants relogés. Mais seule la nouvelle avenue parcourue par les bus de TBC (en attendant la prolongation du tram) a renouvelé le paysage.
C'est à un quartier entre deux états que s'intéresse le Café d'architecture proposé demain soir 21 avril par « Sud Ouest » et Arc en Rêve, au BT59 (lire ci-contre).
Le « renouvellement de l'image et des usages de la ville », thème des débats, est un « chantier en cours ». Plus riant dans les images des architectes, que sur un terrain devenu vague. D'autant que pour cause de négociations âpres avec l'État, l'Oru a connu une année 2008 presque blanche.
« Le maire n'en veut plus »
Josiane San Clemente, femme de ménage et active citoyenne, est locataire du bâtiment A qui attend sa réhabilitation. Pour ce qui est de l'image, elle a son idée : « On veut faire disparaître Yves Farge. C'était trop mal vu, le maire n'en voulait plus ». Quant aux usages, elle est partagée : « Depuis les démolitions, les gens ne sortent plus. Je crois qu'ils n'ont pas envie de réinvestir dans un lieu où ils avaient investi autrefois, dans des réseaux que l'on a plus ou moins détruits ». Elle est de ceux qui n'aiment pas l'Oru façon Mamère, et vantent les solidarités populaires à l'ancienne. Elle ne croit guère à la « mixité sociale » promise entre habitants des HLM et futurs Béglais des programmes privés. « Vous croyez que ça va se mélanger ? »
En revanche, elle salue le tramway arrivé en 2007, station « Terres Neuves » : « évidemment, ça apporte beaucoup. Surtout à quelqu'un comme moi qui n'ai pas de voiture ». Mais elle raconte aussi la guérilla des parkings : locataires et commerçants d'un côté, usagers du tram de l'autre.
L'ouverture par le tram
Jacqueline Subervie, tout juste retraitée, est l'une des dernières habitantes de la tour F, depuis 1966 ! Elle l'aime. Mais avoue qu'elle « rêve » d'un futur un peu plus au sud, la où la Saemcib bâtit de nouveaux immeubles. Même si son mari n'aura plus vue sur la papeterie dont il est retraité.
Cette grand-mère, militante associative reconnue, est quand même optimiste : « bien sûr qu'il fallait faire l'Oru ! Ici, c'est une des cités les moins chères de l'agglomération. Le mélange des cultures, c'est plutôt agréable. Mais qu'est-ce qui se passe si on laisse entre eux les plus pauvres ? » interroge-t-elle.
Elle est ravie de l'arrivée du tramway, ce « luxe ». Pas tellement pour elle (« avant, j'allais partout en bus ») que pour l'ouverture qu'il apporte : « voir à Yves-Farge tous ces gens qui passent, les étudiants qui arrivent de Pessac en bus, c'est formidable ! Et tous ceux qui traversent la cité quand il y a du cirque ou de la musique sur l'esplanade, ça fait plaisir ».
Nicole Bila habite depuis trois ans, un des immeubles Buhler tout neufs. Ancienne d'une tour démolie, elle ne s'était pas installée sans perplexité dans un des duplex. Les malfaçons qui ont frappé quelques appartements l'ont épargnée. « On va dire que je n'ai pas de regret. Je m'y suis faite. Il y a toujours les fenêtres de l'étage, qui sont vraiment petites. Mais j'ai retrouvé des repères », dit-elle.
Employée au conseil général, Nicole Bila perçoit le changement d'image du secteur : « Les amis de l'extérieur viennent plus facilement quand je les invite. Même si c'était en grande partie infondé, ils se sentent plus en sécurité ». Mais elle reste encore sur ses gardes quant à l'Oru : « Ce n'est plus Yves-Farge. Ce n'est pas encore un nouveau quartier. On dira que c'est un endroit, pour le moment. Et j'espère que ça évoluera dans le bon sens ».
Mais la longue mue devient pesante. La Saemcib, société d'économie mixte de Bègles maître d'oeuvre et seul bailleur social de l'Oru, vient de proposer aux quinze derniers locataires de la tour « F » en déshérence, un relogement provisoire. En attendant la livraison des immeubles qui leur sont destinés.
Chapitres en suspens
Sur ce territoire incertain, petits trafics et « caillassages » occasionnels ont fait leur apparition. Exaspérant les voisins... Et Noël Mamère. Usages très marginaux, mais image détestable.
La concertation se met progressivement en place pour la réhabilitation des immeubles conservés. Le cabinet King Kong lance les appels d'offre pour le bâtiment C, joliment rhabillé de loggias en bois.
D'autres chapitres restent en suspens, comme le programme de logements du côté est de l'Oru, qui agite les habitants des échoppes et pavillons dont ils vont dominer les jardins.
Quant aux deux dernières tours, elles ne tomberont qu'en septembre 2010. Les Terres Neuves auront alors supplanté Yves-Farge. Mais l'ancien résistant du Vercors et militant de la paix, aura quand même un square à son nom.
Le Café d'architecture de demain réunit notamment :
Tania Concko, architecte et urbaniste réputée installée à Amsterdam, dont le travail international et Bordelais (le campus) fait l'objet d'une exposition à Arc en Rêve en ce moment, a remporté en septembre 2006 le concours lancé par la Saemcib et la ville pour réactualiser sur la place Nord le schéma directeur établi en 2004 par Michel Cantal-Dupart. Elle signe aussi pour le promoteur Fonta les deux immeubles qui balisent l'entrée de la place.
Olivier Brochet signe avec le cabinet Brochet-Lajus Pueyo un programme pour Kaufmann et Broad, et deux immeubles pour la Saemcib.
André Lassansaa, est le directeur de la société anonyme d'économie mixte de construction immobilière de Bègles, maitre d'oeuvre de l'Oru et bailleur social historique de la ville. Ce proche de Noël Mamère a travaillé notamment dans l'ouest de la France, sur des opérations analogues.
Patrick Baudry, professeur de sociologie à l'université de Bordeaux, a publié des ouvrages touchant à la ville : « l'urbain et ses imaginaires », et « Violences invisibles : corps monde urbain, singularité ».
Et bien sûr, les Béglais sont invités à débattre au BT 59, en plein coeur des Terres Neuves (accès en voiture par la rue Marc Sangnier, à pied depuis la station de tram Terres Neuves).
Un espace ouvert
Le projet de l'Oru, né en 2004, a évolué depuis. Michel Cantal-Dupart en a établi le schéma directeur dont il résume les clés : « intégrer la rénovation de la cité et la récupération des bâtiments militaires » ; « mettre le mur d'enceinte en l'air » ; « se battre pour l'arrivée du tramway et créer une nouvelle porte de Bègles, apporter l'idée de traversée dans une cité fermée ».
Tania Concko, deux ans plus tard, explicite sa version de la place nord, en trapèze ouvrant sur le boulevard Bosc. « Je l'ai pensée non comme une traversée, mais comme une articulation entre des flux, entre Bordeaux et Bègles. A la fois ample, mais aussi de convivialité, de rassemblement entre le quartier existant et les nouveaux bâtiments. C'est un espace qui se fragmente, qui se glisse parfois sous des bâtiments, qui peut être aussi intime. Un espace ouvert plutôt que refermé sur lui-même. Une place, plutôt qu'un franchissement ».

